Solennité de la Toussaint

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Homélie prononcée par le Très Révérend Père Dom Bertrand de Hédouville,
Abbé de Notre-Dame de Randol,
en la solennité de la Toussaint, 1er novembre 2011.



Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen.

Frères et Fils très aimés,

Le Compendium du Catéchisme de l'Église Catholique, promulgué par sa Sainteté Benoît XVI au début de son pontificat, commence par cette question :

« Quel est le dessein de Dieu sur l'homme ? ».

À cette question fondamentale, il répond :

« Infiniment parfait et bienheureux en Lui-même, Dieu, dans un dessein de pure bonté, a librement créé l'homme pour le rendre participant à sa vie bienheureuse... »

Nous fêtons aujourd'hui tous ceux qui ont atteint ce but :

« Une grande foule que personne ne peut dénombrer »,

nous dit saint Jean dans l'Apocalypse (7, 9). Ils jouissent de la vision béatifique. Ils attendent, hormis la Vierge Immaculée, ils attendent encore la résurrection de leur corps ; mais, dans leur âme, ils participent déjà à la vie bienheureuse de Dieu. Nous nous réjouissons avec eux dans une liturgie commune au ciel et à la terre ; Gaudeamus omnes, avons-nous chanté dans l'Introït.

Voici la seconde question du Compendium :

«Pourquoi y a-t-il en l'homme le désir de Dieu ? »

Réponse :

« En créant l'homme à son image, Dieu lui-même a inscrit dans son coeur le désir de le voir. Même quand ce désir est ignoré, Dieu ne cesse d'attirer l'homme à lui pour qu'il vive et trouve la plénitude de vérité et de bonheur qu'il ne cesse de chercher... »

Le Créateur a inscrit aussi dans notre nature la loi qui nous permet de discerner le bien et le mal (question 416).

« La loi morale est l'oeuvre de la sagesse divine. Elle nous prescrit les voies et les règles de conduite qui mènent à la béatitude » (question 415).

La loi naturelle, que nous recevons avec notre humanité, est une participation à la loi éternelle, dont Cicéron, un demi-siècle avant la naissance du Seigneur, a donné une claire notion :

« Il est une loi qui n'est pas le produit du génie humain, ni d'une consultation populaire, mais quelque chose d'éternel qui gouverne le monde entier par la sagesse de ses prescriptions et de ses interdictions ; c'est la pensée d'un dieu qui ne prescrit ou n'interdit qu'avec raison... Cette loi vraie et suprême est la droite raison de Jupiter » (De legibus, II, 4).

Ce beau texte ne demande qu'une correction : Dieu le Père au lieu de Jupiter (Jupiter Dieu Père) ; sa droite raison, c'est le Verbe.

« Il est certain, dit encore Cicéron, que nous voulons tous être heureux. Dira-t-on que sont heureux ceux qui vivent selon leur volonté ? — c'est faux ! Il n'est pire malheur que de vouloir ce qui ne convient pas » (dialogue de l'Hortensius de Cicéron, cité par saint Augustin en De Trinitate, XIII, 4).

Un siècle plus tard, Sénèque dit de même, en son traité de la vie heureuse adressé à son frère Gallion, que nous connaissons par les Actes des Apôtres :

« Vivre heureux, voilà ce que veulent tous les hommes. Mais quant à distinguer ce qu'il faut pour rendre la vie heureuse, la vue s'obscurcit ».

Il fallait que le Verbe en personne vînt nous dire où est le bonheur. Revenons à la première question du Compendium.

«Lorsque les temps furent accomplis, Dieu le Père envoya son Fils comme Rédempteur et Sauveur des hommes, pour les appeler dans son Église et leur donner l'héritage de son éternité bienheureuse ».

Il est

« lui-même le modèle de notre béatitude, car son incarnation est à l'image de la vie trinitaire » (Bible Chrétienne, II*, p. 216).

Dès le début de sa vie publique, Jésus gravit la montagne.

« Venez, dit Isaïe, gravissons la montagne du Seigneur, pour qu'il nous instruise dans ses voies et que nous marchions sur ses chemins » (Is 2, 3).

Nous venons d'entendre les huit béatitudes :

« Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux »,

et la suite. Cette pauvreté n'est pas l'absence totale de richesses, encore que nous soyons avertis de leurs dangers. Il s'agit de l'humilité de qui sait avoir tout reçu et se confie dans le secours du Père. Cette béatitude est celle des enfants qui vivent dans la dépendance, et c'est à eux qu'appartient le Royaume des cieux (Mt 19, 13). Il faut donc redevenir enfant pour y entrer.

Telle est la fin de tout chrétien. Pour ceux qui veulent atteindre cette fin, — la vie éternelle — par une voie plus directe, saint Benoît offre sa Règle. Elle les introduit dans cette bienheureuse pauvreté en les confiant à un Père Abbé dans une famille telle qu'il l'a conçue, une « petite église de Dieu ». On y demeure jusqu'à la mort dans la stabilité monastique sous l'autorité du Père Abbé. Pour ceux qui acceptent l'invitation de saint Benoît - pius Pater - le moyen d'atteindre leur fin, c'est cette vie de famille telle que la Règle l'organise.

Les huit béatitudes sont liées. La huitième, l'octave, nous renvoie à la première, dont elle montre l'accomplissement. La première nous mettait à la suite de Jésus dans le mystère de l'incarnation. La huitième nous invite à participer au mystère de la rédemption :

« Bienheureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux ».

Qu'une telle persécution soit ou non sanglante, nous avons du mal à y reconnaître le bonheur. C'est pourquoi le Seigneur insiste :

« Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux » (Mt 5, 12).

Jésus, qui est le pauvre par excellence, est le Serviteur Souffrant qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix pour notre salut. Et le Père l'a glorifié.

Née dans la pauvreté, l'Église a grandi dans la persécution et la spiritualité du martyre, d'où vient la spiritualité monastique. La spiritualité du martyre apparaît chez saint Benoît, qui conclut ainsi le prologue de sa Règle :

« Puissions-nous persévérer selon les enseignements divins dans le monastère et partager les souffrances du Christ par la patience pour avoir part aussi à son Règne. »

« Patience » dérive, comme « passion », de patior, je souffre, je supporte. Elle est la vertu qui dispose le moine à souffrir humblement et joyeusement les incommodités d'une vie pauvre sous une règle et un abbé.

La Règle de saint Benoît, unissant la béatitude des pauvres et celle des persécutés, nous donne d'être, dès ici-bas, dans le Royaume de Dieu et de parvenir en communauté à la vie éternelle et bienheureuse.

Au nom du Père,
et du Fils,
et du Saint Esprit. Amen.