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Homélie prononcée
par le Très Révérend Père Dom Bertrand de Hédouville,
Abbé de Notre-Dame de Randol,
en la solennité de saint Benoît, 11 juillet 2011
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen.
Frères et Fils très aimés,
Dans les dernières années du 5ème siècle, un jeune étudiant de bonne famille, qui suivait les cours de la faculté de Lettres à Rome, claqua la porte de cette prestigieuse université et s'en alla dans la solitude. Ce n'était pas, pour le futur saint Benoît, un retour à l'écologie bien pensante, ni une révolte d'ado contestataire ou quelque recherche de son ego. Non, c'était d'un autre ordre. Il avait constaté que trop de ses jeunes contemporains, sous prétexte de vouloir acquérir un peu de science, perdent leurs âmes dans les vices – et de ce point de vue, la fin du monde romain décadent rappelle très largement la fin de notre monde occidental décadent – ; les vices anciens sont semblables, à quelque chose près, aux vices contemporains.
Benoît quitte donc les amphis du savoir officiel pour se mettre à une autre école, celle du désert. Il y a là un maître d'une grande exigence, l'Esprit Saint, qui révèle l'homme à lui-même et l'ouvre à Dieu, la science des sciences. Dans cette école nouvelle, les matières enseignées sont la prière, la pénitence, l'adoration, le dépouillement de son être uni au Christ, et beaucoup d'autres choses semblables. Avec une ardeur humble et généreuse, le jeune Benoît, chercheur ardent et passionné de Dieu, s'exerce, apprend, recommence, et cela de nombreuses années de suite. Il acquiert ainsi la pureté du cœur et le mouvement de la prière continuelle. Son âme est habitée par quelque chose de grand.
Je ne dirai pas « une fois son diplôme en poche », ce qui est manière très séculière de voir les choses, mais plutôt : ce saint garçon ayant appris à ne rien préférer à l'amour du Christ, le Dieu tout puissant voulut placer sur le chandelier la lumière qu'était devenu son élève « afin qu'elle brillât pour éclairer tous ceux qui sont dans la maison de Dieu » (Dial., ch. 1). Aussi fut-il poussé par la divine Providence à devenir lui-même à son tour enseignant, et à ouvrir une schola dominici servitii, une « école du service du Seigneur », comme lui-même définit le monastère. Il va y recevoir beaucoup de disciples à qui il apprendra le chemin du ciel. Il leur enseignera le silence et la séparation du monde ; il insistera particulièrement sur l'humilité et l'obéissance ; une place capitale sera donnée aussi à ce qu'il appelle l'Opus Dei, l'œuvre liturgique, qui est l'œuvre de Dieu par excellence à laquelle le moine ne doit rien préférer.
À qui est ouverte cette école ? Saint Benoît répond immédiatement : « à qui que tu sois qui renonces à ta volonté propre pour militer sous l'étendard du Seigneur Christ ». Point n'est besoin de capacités intellectuelles, physiques ou musicales hors du commun ; quiconque cherche Dieu y a sa place. Quiconque a du goût pour l'humilité est bien venu. Et, de fait, enfants, jeunes et vieux, romains de bonne éducation ou goths rustiques, tous viennent apprendre du Maître qu'est devenu Benoît les règles de la vie. Et encore aujourd'hui, américains du nord et du sud, philippins, coréens, vietnamiens, chinois, africains de l'est et de l'ouest, tous sont à l'aise dans cette école du service du Seigneur fondée il y a mille cinq cents ans.
Pour aider ses étudiants à mieux suivre l'enseignement qu'il leur dispense, saint Benoît, en sage pédagogue, a écrit pour eux, dans un style clair, une grammaire de la vie monastique, la « Règle des moines », petit livre plein de discrétion donnant les premiers rudiments sur la science de la sequela Christi, la marche à la suite du Christ.
Dans cette institution qu'est la vie monastique, à l'inverse de toutes les formations universitaires du monde, il n'y a pas d'examen de fin d'année, avant lequel on travaille dur et après lequel on se repose. Le seul véritable examen de passage, c'est celui sur toute notre vie qui aura lieu au dernier jour, quand le Seigneur Jésus dira à chacun : « Voici ce que tu as reçu, voyons ce que tu me rends », autrement dit, pour reprendre les mots de l'Évangile, « comment as-tu fait fructifier les talents que je t'ai confiés ? ».
La récompense, c'est de s'entendre dire : « Entre dans la joie de ton Seigneur ». C'est là la chose sérieuse, l'unique nécessaire. Pour cela, il faut dès à présent, comme saint Pierre le dit dans l'évangile, tout quitter pour gagner le Royaume des cieux.
Il est à remarquer que saint Benoît inaugura son école de vie éternelle sur la montagne du Cassin au sud de Rome en 529, l'année même où l'empereur Justinien fermait l'école d'Athènes où, depuis plus de mille ans, se transmettait le savoir antique. Le philosophe Jean Guitton dira : « L'esprit bénédictin est apparenté à celui de Virgile, c'est la mesure des Grecs, l'ataraxie des Stoïciens ; c'est la foi d'Abraham et de Moïse pénétrée de ses sens humains ; c'est l'intimité affectueuse, c'est surtout la beauté de toutes les heures du jour comme si chacune était une petite éternité ». Dans ces académies de paix, de science et de liberté que veulent être les monastères, la pensée antique est christianisée.
« La foi chrétienne provoque et encourage les sciences, dit Youcat, ce Catéchisme de l'Église Catholique pour les jeunes, que le Pape Benoît XVI offrira au plus d'un million de jeunes qu'il rencontrera aux Journées mondiales de la jeunesse à Madrid, la foi chrétienne provoque et encourage les sciences. Par la foi, nous connaissons des réalités qui dépassent les capacités de notre intelligence mais qui pourtant sont réelles, bien qu'inaccessibles au seul raisonnement. La foi rappelle aux sciences qu'elles n'ont pas à se mettre à la place de Dieu, et qu'elles doivent servir la création et respecter la dignité de la personne humaine » (n° 23).
Au 18ème siècle, ce qu'il est convenu d'appeler les « Lumières » se ferma à la « lumière déifique » et s'éloigna de toute idée de transcendance. Les monastères, ces scholae amoris, ces écoles d'amour, comme les appelait saint Bernard, en subissent le contrecoup. Les révolutions croient en réaliser la destruction définitive en déclarant les vœux de religion immoraux et hors la loi. Mais Dieu n'échoue pas. Le monde monastique en a déjà vu d'autres ! Et dès qu'un peu de paix est retrouvé, la vie de louange et de travail, dans la séparation du monde et la vie fraternelle, offre à nouveau au monde son enseignement silencieux.
En conclusion, quelle leçon retirer de tout cela ? Peut-être le premier mot de la Règle, la première leçon donnée par saint Benoît : « Ausculta, écoute les préceptes du Maître, écoute l'enseignement donné par le Père ». Il ne dit qu'une parole, son Fils, le Verbe éternel de Dieu qui, pour nous les hommes et pour notre salut, par l'opération du Saint Esprit, a pris chair de la Vierge Marie.
Au nom du Père,
et du Fils,
et du Saint Esprit. Amen.